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Alerte... gourmandise !

Rendez-vous des hédonistes gourmands ce vendredi soir, à 20h30, au foyer de Juzet-de-Luchon, avec Cinévallée... et "Le Festin de Babette" de Gabriel Axel. Présentation du film par Roger Cussol et petite collation après la projection.



Vendredi 14 Octobre 2016
Roger Cussol


Le Festin de Babette, un conte écrit et réécrit par Karen Blixen, paraît sous le titre Babet's feast dans la revue américaine Ladies' home journal en juin 1950. Il est repris tel quel dans le volume Anecdotes of destiny (1958) sous le pseudonyme de Isak Dinesen. En 1952, le conte est publié au Danemark sous le titre Babettes Goestebug traduit par Jorgen Claudi, le traducteur officiel de Karen Blixen en danois. Enfin ce conte paraît en 1958 au Danemark dans le recueil Skoebne Anekdoter. Mais Karen Blixen ne se contente alors pas de traduire elle-même. Elle l'amande, le modifie, l'allonge, bref le réécrit.

La trame de l’histoire est assez simple.

On est à Frederickshavn, dans le Jütland danois. Martine et Filippa, qui doivent leurs prénoms à Martin Luther et son ami Philippe Melanchthon, sont deux vieilles demoiselles, filles d'un pasteur puritain autrefois célèbre, qui passent leur vie à entretenir le souvenir de leur père et à s'occuper des pauvres de leur village.

Autrefois, elles étaient jeunes et belles et tous les garçons du village se pressaient à l'église pour les voir.

Mais chaque demande en mariage était repoussée par le pasteur, fier de la petite secte dont il était le chef et comptant sur ses deux filles pour l'aider : "Dans ma vocation, mes deux filles sont ma main gauche et ma main droite".Bien des années plus tard, alors que leur père est mort, les maigres fidèles qui honoraient encore un peu sa mémoire ne se réunissaient plus que pour se chamailler. Un soir d'orage de 1871, Babette, réfugiée française, arrive dans ce lieu assez isolé et plutôt sauvage. Fuyant Paris et la répression qui s'abat sur la Commune, elle demande refuge à Filippa et Martine. Forte de son art de la cuisine, Babette s'intègre au pays si bien qu’un beau jour elle préparera pour les habitants du village "un dîner français" à la place de l'habituel souper suivi d'une tasse de thé pour fêter l'anniversaire de la mort du pasteur. Effrayées par l'abondance de nourriture et de vin, Filippa et Martine n'acceptent qu'avec réticence ce qui leur parait un excès démoniaque. Les deux soeurs redoutent en effet les puissances dangereuses et malfaisantes de la bonne chère qu'elles assimilent à un sabbat de sorcières, elles qui d’habitude se contentent de nourriture frugale : potages de légumes servis aux pauvres, ordinaire de morue séchée et soupe au pain et à la bière et gâteaux secs.

Gabriel Axel a porté ce film pendant quatorze ans avant de triompher, de façon totalement inattendue, auprès du public. Il se montre extrêmement fidèle au conte de sa compatriote Karen Blixen et n'effectue que quelques changements pour se concentrer sur le festin, qui va constituer la séquence inoubliable du film car il est somptueusement mis en scène. Il se compose d'une soupe de tortue servie avec un amontillado. Le champagne, Veuve Clicquot 1860, accompagne les blinis Demidof à base de caviar. Les cailles en sarcophage, invention de Babette, sont servies avec un Clos Vougeot. Elles sont suivies d'un plat de salade d'endives, de fromage, d'un gâteau, un baba au rhum et de fruits. Et pour finir, un café avec pour digestif un vieux marc fine champagne.

En détaillant avec gourmandise la préparation des plats et en les épiçant de notations comiques, en développant au style direct les courtes notations au style indirect libre tirées du livre, Gabriel Axel assagit la charge de Karen Blixen contre les sectes luthériennes. Tant est si bien que le film peut être reçu comme une oeuvre de consensus ou comment la gastronomie serait capable de vaincre les mesquineries de l'existence et les conflits entre les êtres. La réflexion sur l'oeuvre d'art, sur sa réception par des publics divers, l'aspect gothique et symbolique de l'écriture de Karen Blixen, même un peu amoindris, sont dès lors présents.

Gabriel Axel oppose le monde nordique protestant au catholicisme français jusque dans le choix de ses acteurs et actrices. La française Stephan Audran, (remarquée par Gabriel Axel dans Violette Nozière (1977) de Claude Chabrol), s'oppose aux actrices de Dreyer et Bergman : Brigitte Federspiel (Martine) avait joué Inger la femme de Michael dans Ordet ; Lisbeth Movin, la veuve torturée de remords, était Anne Pedersdotter, la seconde femme d'Absalon dans Dies Irae ; Bibi Andersson (l'aristocrate suédoise) et Jarl Kulle (le général) sont le couple vedette de L'oeil du diable (1960) et de Toutes ses femmes (1964). Stephan Audran, quelque peu lassée des rôles de femme fatale et de bourgeoise délaissée, a mis beaucoup de sa personne dans Babette : sa prestation est remarquable de sobriété et de justesse. Les costumes de Karl Lagerfeld, légués au Musée de la Cinémathèque, tout bonnement magnifiques, mettent en valeur son jeu et donnent de la crédibilité historique à son personnage. Gabriel Axel s'est inspiré des tableaux du peintre danois Vilhelm Hammershoi (1864-1916), notamment pour les scènes d'intérieur.

Cela trahit un souci du détail mais également une inscription dans une esthétique "danoise" assumée même si, pendant quatorze ans, on avait refusé ce film à Gabriel Axel. Le consultant danois lui aurait dit : "Gabriel, y'a pas un quart d'heure de film dans ce scénario !" ou "Comment peux-tu être assez naïf, Gabriel, pour croire que les spectateurs vont venir voir des vieilles filles qui chantent des cantiques du XVIe siècle ? Ça ne marchera jamais !"

Il est donc étonnant que les États-Unis aient été, les premiers sensibles aux qualités de ce film avec l’Oscar 1988 du meilleur film étranger, (le Festival de Cannes ne l'avait même pas programmé dans la Sélection Officielle...). Après l'Oscar, Gabriel Axel est invité dans le monde entier. Partout, on lui sert le caviar et les cailles en sarcophage aux truffes. Il a même été décoré officier de la Légion d'honneur pour sa promotion de la gastronomie française à travers le monde... !


Roger Cussol
Roger Cussol

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