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Avec Cinévallée, la "Visite de la fanfare" à Juzet-de-Luchon

Jeudi 16 mars, l’association Cinévallée vous invite à sa séance mensuelle de cinéma avec « La visite de la Fanfare » d’Eran Kolirin (2007), au Foyer de Juzet-de-Luchon. Séance à 20h30 avec la présentation du film par Roger Cussol et pour terminer agréablement la soirée : échange convivial d’impressions et commentaires.



Lundi 13 Mars 2017
Roger Cussol


Avec Cinévallée, la "Visite de la fanfare" à Juzet-de-Luchon
Un jour, peu après la signature des accords d'Oslo, en 1993, il est arrivé au dramaturge égyptien Ali Salem une drôle de mésaventure, qu'il a décrite dans un livre intitulé Voyage en Israël.

Parti visiter ce pays en voiture, il se dirigeait vers Tel-Aviv, mais échoua, suite à une erreur d'embranchement, dans la ville de Netanya, située à une trentaine de kilomètres au nord, où il fut contraint de passer la nuit.

C'est le récit des rencontres inopinées qu'il y fit avec la population locale qui a inspiré cette libre transposition cinématographique qu'est "La Visite de la fanfare" à Eran Kolirin, jeune réalisateur israélien de 34 ans, dont c'est le premier long métrage.

"La Visite de la fanfare" est d'abord une fable humaniste, un moment d'apesanteur dans un coin du monde en guerre perpétuelle, une histoire d'amour entre deux êtres qui n'auraient pas dû se rencontrer, entre deux peuples qui n'auraient pas dû se séparer.

Ce film israélien qui cartonne dans les festivals se place résolument du côté de l'espoir et de la fraternité.

Ne vous attendez pas cependant à un manifeste ronflant pour l'entente entre les peuples: malgré son sujet, les mésaventures d'une fanfare de la police égyptienne au fin fond du désert israélien, la fable est au diapason d'une petite musique sans cuivres ni roulements de tambour...

Invitée à donner un concert en Israël, une petite troupe égarée se retrouve obligée de passer la nuit dans un bled. Avec leurs hôtes locaux, les musiciens communiquent en anglais ou, du moins, essaient.

Dynamitage des certitudes

Dès les premières minutes, le metteur en scène nous annonce clairement qu’il va bousculer les certitudes.

L’aspect éclatant des musiciens suant à grosses gouttes, stoïques dans leurs gros uniformes, leur alignement impassible et la rectitude des lignes, la durée des plans, leur fixité, leur perpendicularité par rapport à l’axe de la caméra et leur palette monochrome aux tons bleu-gris, chaque détail reflète la discipline, la dignité, l’autorité et l’assurance toute martiale des fonctionnaires de police aux lourds galons.

On se dit qu’avec une telle équipe, il n’y aura de place ni pour l’imprévu ni pour la fantaisie. Pourtant, une incongruité a déjà semé le doute en retardant l’apparition des musiciens, cachés par la camionnette d’un homme tranquillement occupé à déplacer un gros ballon jaune de l’arrière à l’avant de son véhicule. Le décalage entre la futilité absurde de cette activité et la gravité silencieuse de la scène suscite un effet de surprise d’autant plus dérisoire qu’il a fallu attendre.

Avant que le conducteur ne démarre, un carton vient encore malicieusement saper par avance la pompe désuète des militaires et la fière importance de leur chef en stipulant que l’arrivée de la fanfare "n’était pas un événement très important".

Rigueur esthétique

Face à la friche urbaine de Beit Hatikva où arrivent par erreur les musiciens, le réalisateur n’a pas cherché à noircir le tableau. Au contraire, il a fait le choix d’une mise en scène impeccablement soignée.

Comme si la précision maniaque des cadres, la géométrie des plans, la fixité patiente des images, en plus de servir les enjeux esthétiques et moraux du film, pouvaient redonner un peu de dignité à ce coin de province sans âme, soumis à la lente consomption de l’ennui. Et, afin que rigueur stylistique ne rime pas avec raideur critique, il a pris le parti d’en rire en laissant entrer quelque vent de folie douce dans l’image d’une théâtralité très graphique pouvant aller jusqu’à l’abstraction.

Ajouté au désenchantement des dialogues, ce choix formel tire le film avec distance vers la comédie discrètement ironique et l’éloigne de facto de la fable convenue.

Cadre ouvert

Pour ce film qui cherche à définir un nouveau territoire, les bords du cadre ne sont pas des frontières infranchissables. Leur fréquente traversée en est même un des premiers principes comiques. Ils laissent entrer l’accessoire pour tromper l’attention ou le dérisoire pour tronquer la tension.

À leur descente du bus, les musiciens regardent la ville avec circonspection. Plan sur les barres d’immeubles, végétation rare. Sa durée et sa fixité mobilisent et inquiètent un instant notre regard jusqu’à ce que les musiciens entrent un à un par la droite de l’image, venant créer l’incongruité et inscrire en une ligne graphique d’un bleu absurde et déplacé leur présence sur l’ocre du décor. Peu après, le large plan frontal (même durée, même fixité) sur le restaurant de Dina sur lequel vient buter le regard des hommes place ces derniers face à leur responsabilité et creuse l’ampleur de leur désillusion.

Ironie et burlesque

Comme le recours à l’imaginaire, les plans frontaux sont une des figures de l’ironie du film souvent destinées à exprimer le dénuement du lieu et le désarroi des personnages.

Outre qu’elle modifie notre appréciation sur la nature de son contenu, leur durée imprime un rythme au film en accord avec la nonchalance du burlesque à combustion lente dont le meilleur exemple est sans nul doute la scène d’apprentissage amoureux dans la discothèque.

Cette scène tournée en plan-séquence dépasse le cadre de sa propre représentation et nous ramène à l’âge du muet (déjà évoqué par les cartons du début), la chanson sentimentale servant seule de commentaire dérisoire.

Khaled (le plus jeune des musiciens de la fanfare), face caméra et regard dans le vide, transmet les accessoires nécessaires à la séduction de Yula (jeune israelienne) et guide un à un les gestes novices de Papi (jeune homme maladivement timide) dont la tête éberluée va de l’un (pour lui demander ses soins) à l’autre ( pour les lui offrir) : mouchoir, mignonnette d’alcool, main et caresse sur les genoux respectifs de Papi et de la fille, jusqu’au baiser final.

Le gag très visuel repose sur une mécanique bien huilée d’enchaînement-répétition minimaliste et précis des gestes symétriques. Deux partitions différentes semblent se dérouler ici simultanément dans le même cadre : du côté gauche la tristesse, du côté droit la séduction. L’apprentissage de celle-ci se déroulant en direct de son exécution, les deux hommes jouent leur petite scène en ignorant comiquement la présence de la fille.

Entièrement fondé sur l’effet de contraste, le burlesque trouve son ressort principal dans l’interaction des hommes au caractère et au comportement opposés.

La parenthèse peut se refermer sur cet enchantement drolatique qui, à l’instar du film, a été propice à l’épanouissement progressif, à l’union et la reconnaissance de chacun, parenthèse enchantée qui a fait de cette rencontre fortuite un moment de partage, d’humanité, de compréhension, de bonheur et de rêve.


Roger Cussol
Roger Cussol

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