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"Chez Nous" de Lucas Belvaux : Fiction ? Documentaire ?

Avant même de l'avoir vu, le film a énervé les dirigeants du Front national... "Chez Nous" est toujours projeté au cinéma Rex de Luchon. Prochaine séance, mardi 21 mars à 17h.



Dimanche 19 Mars 2017
Nadyne Vern-Frouillou


"Chez Nous" de Lucas Belvaux : Fiction ? Documentaire ?
A  raison de cinq à six films par an, le moins qu'on puisse dire c'est que je ne suis pas cinéphile. Si  le Front national n'avait pas fait la "promotion", en voulant le critiquer, sans l'avoir vu qui plus est, (exception faite de la bande-annonce)  je n'aurais sans doute pas répondu à l'invitation d'une amie pour aller voir "CHEZ NOUS" (ce n'était pas au Rex à Luchon).

Etrange atmosphère dans la salle, un silence qu'on sentait de plomb pendant une heure et demie. Seule une respiration angoissée qu'on devinait retenue et dès la fin du film, des spectateurs qui éprouvèrent le besoin de manifester, à haute voix, leur peur, leur "effroi de voir arriver ça" en France parmi quelques uns (plus rares mais bien formatés ...cf  ci-après) qui dénonçaient que ce film était "un complot politique".
 
Synopsis

Non loin de Lens , à Hénart ( ville - à peine- imaginaire ) Pauline, (Emilie Dequenne) infirmière libérale est unanimement appréciée voire aimée de ses patients. Les premières scènes mettent en évidence la précarité, le chômage, l'isolement, la disparition des services publics auxquels elle est confrontée au quotidien et qui au lieu de solidariser les gens, les dressent les uns contre les autres. C'est dans ce décor propice que le Bloc patriotique, parti d'extrême-droite dirigée par Agnès Dorgelle (Catherine Jacob) peut mettre en pratique sa stratégie d'endoctrinement à l'approche des prochaines élections municipales. La mission de recrutement est dévolue à Philippe Berthier, (André Dussolier), médecin,  qui subodore immédiatement Pauline Duhez pour tenir le "rôle" (le mot est volontairement choisi) de la tête de liste recherchée. Très connue et ayant la confiance de la population, elle correspond aux critères de candidate idéale pour le Rassemblement nationaliste populaire (RNP)/

Une partie du film égrène les scènes de séduction et la réticence de Pauline partagée entre être utile pour faire aboutir ses valeurs (sans se douter de la manigance habilement menée à la façon d'une secte) et son manque de temps, outre sa profession et ses deux enfants, cette maman célibataire s'occupe de son père, métallurgiste retraité mais toujours militant convaincu qui reniera sa "fasciste" de fille lorsqu'elle tombera dans le piège. 
 
Outre la réaction paternelle, se lancer en politique sous cette étiquette n'est pas sans créer d'autres difficultés à Pauline. Abasourdis et ne réussissant pas à la dissuader, certains de ses proches se détournent, des patients ne veulent plus qu'elle les soigne. Entre temps, Pauline retrouve Stéphane Stankowiak (Guillaume Gouix) l'amoureux de sa jeunesse.  Cette relation ne plaît guère au parti... et pour cause. La scène de la ratonnade des migrants par des militants néo-nazis est impressionnante. 

Pauline se "réveillera" quand elle entend, à la radio, dans sa voiture, un journaliste décrire son attitude de potiche instrumentalisée par le parti. Elle réalise alors qu'elle a été prise pour un pantin dont on tire les ficelles (on a même transformé la jolie brune qu'elle était en blonde standard), qu'elle n'a aucune liberté d'expression, pas le moindre droit de donner son avis.

Tout est habilement orchestré à son insu.

Lors de réunions auxquelles la pourtant candidate n'est pas conviée, on assiste au formatage : les  attitudes à adopter et le vocabulaire soigneusement édulcoré imposés aux recruteurs, aux (discrets) propagandistes. Un vrai travail de secte. Tout est minutieusement étudié, calculé pour ne pas éveiller la moindre suspicion, pour tromper l'électeur lambda. Et occasionnellement un futur candidat ou candidate. Hallucinant. 

Dès son refus d'accepter plus longtemps cette pantomime, elle sera d'ailleurs rapidement remplacée par une autre (fausse) blonde.   

 

Pourquoi ce film ?

Pour les besoins du tournage de  son précédent film, à Arras, peu avant les élections municipales de 2014, Lucas Belvaux a côtoyé les gens du cru :  "Ils étaient sympathiques, agréables mais nous avons pu constaté que 30 à 50 % d'entre eux votaient pour le Front national".

Interpellé par cet état de fait, il a pris contact avec Jérôme Leroy, auteur d'un roman noir "Bloc" qui raconte l'arrivée au pouvoir d'un parti d'extrême droite. Ils ont écrit ensemble un scénario en reprenant certains de ses personnages.

Le titre s'inspire du slogan scandés dans les manifestations d'extrême-droite "On est chez nous ! On est chez nous !"

A la suite des attaques immédiates du Front national dès avant la sortie officielle du film (22 février dernier), Lucas Belvaux, défini comme un "cinéaste à la fibre sociale" s'est moulte fois expliqué sur sa démarche "militante", sur le travail minutieux de documentation auquel il s'est livré pour être au  coeur de  la réalité.  

"Le but du film est de dénoncer le populisme, de montrer comment des politiques  arrivent sur un territoire avec des méthodes marketing pour séduire un corps électoral. 'Chez nous', explique le réalisateur, s'adresse à ceux qui ont l 'impression d'avoir été trahis, et qui sont en colère. Le vote FN est devenu le seul exutoire pour crier sa colère, quelle qu'elle soit. C'est un vote pulsionnel. Beaucoup d'électeurs se disent qu'ils ne voteront FN qu'au 1° tour, juste pour exprimer leur exaspération. Mais ensuite, le pas est facile à franchir entre le 1° et le 2° tour. On ne sait jamais quand la colère s'arrête. Avant les cadres du FN se vantaient de dire tout haut ce que les gens n'osaient pas dire. Maintenant ils savent qu'ils n'ont plus qu'à laisser dire et acquiescer".

Lucas Belvaux souhaite que, en voyant ce film, les électeurs comprennent exactement ce qui se passera (y compris à leur détriment) en déposant dans l'urne ce bulletin de vote explosif. Il a voulu dresser un portrait de ce parti aussi précis que possible en mettant l'accent sur toutes les haines qu'il fait naître et qu'il entretient. 

Lucas Belvaux s'est lancé un défi inhabituel  dans le cinéma français (rappelons qu'il est Belge mais vit en France) : participer au débat de la prochaine élection présidentielle avec un thriller psychologique. 

Entendant faire, à sa manièr , barrage au Front national, il montre donc comment un parti populiste imaginaire s'implante dans une petite ville du nord de la France en manipulant une personne du cru, connue et appréciée de tous et donc candidate potentielle idéale.
 
Pour le personnage de Catherine Jacob, Lucas Belvaux explique avoir seulement utilisé le discours de Marine Le Pen, la façon de faire passer le message, en  conservant la syntaxe et les formules. L'instrumentalisation jusqu'à faire changer la couleur des cheveux de la candidate (brune à l'origine) vient d'une constatation : la plupart des partis d'extrême-droite européens ont des dirigeantes blondes, cela adoucit leur image. Quant au fait d'avoir des femmes au sommet de leur hiérarchie, c'est un savant calcul pour affirmer leur opposition au monde musulman où les femmes n'ont aucun pouvoir.  
 
Le départ de Pauline trouve aussi son explication dans de sérieuses constatations : 28% des élus des municipales de 2014 ont déjà démissionné de leur mandat et du parti (400 départs sur 1500 élus). Ils ont pris conscience de la manipulation dont ils ont été victimes. Lucas Belvaux s'est inspiré du témoignage d'une militante syndicale de Hayange en Moselle qui s'est laissée berner avant de réaliser qu'elle était enfermée dans un parti raciste où elle été privée  de la moindre liberté d'expression...
 


Nadyne Vern-Frouillou
Nadyne Vern-Frouillou

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