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Chronique Occitane : Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son

Le temps de la transhumance est arrivé... L'occasion d'entendre sonner clarines et sonnailles !



Vendredi 9 Juin 2017
Nadyne Vern-Frouillou


Clarine mouton restaurant l'Arbasquens, aléle d'Etigny à Luchon (Photo NVF)
Clarine mouton restaurant l'Arbasquens, aléle d'Etigny à Luchon (Photo NVF)
Aujourd'hui, en pleine saison de transhumance montante, Nadyne a décidé de "sonner les cloches" aux lecteurs de "Luchon Mag"  avec un article consacré aux sonnailles et clarines et si cette évocation entre dans le cadre de la chronique occitane mensuelle de "Luchon Mag", c'est que ces clarines et sonnailles, aux multiples noms occitans témoignent d'une tradition très vivace.

 
Le mois de mai est synonyme de transhumance montante et dans la montagne, jusqu'en septembre/octobre, le son des clarines et des sonnailles va ponctuer agréablement les balades des touristes et des randonneurs.

N'en déplaise à ceux qui luttent contre ces merveilleux concerts bucoliques. Il faut dire, en effet, que, comme les cloches des églises, clarines et sonnailles sont l'occasion de problèmes de cohabitation avec des gens de la ville imaginant que la campagne, la montagne sont des lieux où le silence est total.

Cela aboutit parfois à des procès tel celui de ce berger qui fut condamné à mettre son troupeau à plus de 100m du domicile des plaignants.

Serait-ce pour cette raison que l'on a inventé la transhumance ?

Mais bien sûr ! Pour que, éloignés dans les estives, les troupeaux ne dérangent pas les touristes ! LOL.
 
De la clarine à l'Esquère" 

Depuis dix générations, la famille Daban, installée en Béarn, fabrique des cloches pour les troupeaux (et les chiens de chasse). Les sonnailles sont entièrement accordées à la main par celui qu'on surnomme "le chef d'orchestre de la montagne". Située dans la zone artisanale de Nay, entre Lourdes et Pau, la Maison Daban fondée en 1795, revendique d'être, de Collioure à Hendaye, l'unique fabricant de sonnailles authentiques.

Il existe cependant des petits fabricants comme cet artisan pastoral de Salies-du-Salat rencontré le jour de la traditionnelle foire de la Toussaint de Luchon. Il proposait des colliers pour le bétail confectionnés par son père et des clarines dont le prix (élevé) m'étonna tant que je lui en demandai la raison. Ainsi j'appris que, contrairement aux clarines pour touristes, le son de celles réellement réservées aux troupeaux étaient très étudié et que ceci expliquait cela.

En effet, un son est attribué à chaque troupeau afin que, de loin,les bergers les reconnaissent.

Patrick Peyroutou, du restaurant l'Arbesquens (Allée d'Etigny à Luchon), où plusieurs de ces "cloches" sont suspendues, et dont le père était un passionné de moutons, raconte que, outre le chef de groupe, certaines bêtes caractérielles portaient aussi une "esquère" afin d'être rapidement repérées quand elles s'égaillaient, entraînant toujours quelques brebis suiveuses. 

Lorsque j'ai parlé de clarines ou sonnailles, Patrick Peyroutou m'a regardé d'un air étonné. De quoi lui parlais-je ? "Ah ! Vous voulez parler des "esquères" me rétorqua-t-il… Merveilleux "franchimand" ou "francitan" qui fait survivre la langue d'Oc. Et il m'expliqua pourquoi l'hôtel-restaurant familial de la vallée du Larboust s'appelait "L'esquerada" parce qu'il était situé dans un secteur où les troupeaux étaient nombreux et qu'il y avait donc beaucoup d' "esqueras" et que la décoration du restaurant était basée sur ces clarines, ces "esqueras". 

En français, clarines et sonnailles sont les deux mots les plus populaires pour désigner ces "cloches" animales qu'on appelle aussi bélière, campane, cloche, clochette, grelot. La toujours très riche langue occitane propose une quarantaine de mots différents faisant souvent la différence entre celles que porte les bœufs (entrecel) /vaches (sonalh, sonalha, clarinelha), les chevaux et le plus petit bétail (esquelha pour chèvre ou mouton, borromba pour le bélier).

Seul le porc n'en porte pas et nous verrons que cette exception est à l'origine d'un dicton.
 
Merci à Christian de Miègeville (animateur du groupe Facebook  "Luchon d'Antan") pour la plupart des informations qui suivent :    
                        
Pour éviter la confusion qui naîtrait du mélange des troupeaux et permettre à chacun de reconnaître les têtes lui appartenant ou qu'il a reçues en garde, les bêtes a laine sont marquées sur la toison à la sanguine — la "teule", d'une raie rouge particulière, sinon de l'initiale du nom de la famille ou de la vallée. L'opération de teinture est dénommée "teula las aullies",et la "hèsta de la teule" désigne la fête annuelle qu'elle occasionne.

Quelquefois la marque se fait avec de la poix, "pèga" [pégo], au moyen d'un instrument en fer "lo pegador" [ pégadou], qui imprime aussi la lettre sur la corne du gros bétail.

Puis de suspendre à leur cou une sonnaille, dont la forme et la grosseur diffèrent suivant les endroits et les individus :  Au mouton [moutou], L'esquirou, à l'oelhèta [ouéliéto], l'esquirète / au mouton, la sonaille, à la petite brebis ,la clochette.

"Era esquerra" ou esquire, est le terme collectif appliqué à toute sonnaille, bien qu'il appartienne en propre à une catégorie déterminée. Longue clochette presque ronde, "l'esquera" va s'évasant vers l'ouverture, elle a pour battant un tronçon de tibia de veau enfilé à un bout de corde. Grave en est le son. Les vaches surtout la portent, et aussi les béliers. Une petite esquere aplatie, l'esqueret, [l'éskérétt] est pour les moutons, les brebis et les chèvres. Le "truc" est plus grand que « l'esquère ». Une dent de cheval lui sert  de battant. Le son en est sourd : bourroum, bourroum, bourroum.

Par onomatopée le surnom de "borromba" lui a été attribué dans le pays de Foix et le Couserans, et celui de "borrombaire" au bélier conducteur qui porte "lou truc".

Les moutons reçoivent le "trucou", ventru comme un pot de fer renversé. La "tringole" et le "tringucrou" sont deux sonnettes en bronze ou en fonte, l'une grosse et l'autre moindre, affectant la forme d'une cloche.

La petite massue de fer qui bat a l'intérieur, rend un son clair et de timbre argentin : tin-ti-rin-tin. Elles sont toutes deux à l'usage exclusif des brebis.

Une autre variété comprend "era picarda" [ èro pikardo] cylindrique, dont le modèle agrandi se dénomme en Bigorre, "toulouhoère", du son qui bourdonne pareil au vol des bourdons ("toulouhous").

Les bergers espagnols "los ganaderos", l'appellent "craponera", parce qu'elle est réservée au "crapon", le bélier chef. La hauteur exagérée de cette sonnaille oblige le "crapon" à marcher la tête relevée, afin de ne pas la traîner ; pour pouvoir paître, il fait passer entre ses pattes de devant la "craponera" et l'y maintient pressée.

Dans certaines régions languedociennes, le bélier menon est dit "l' esparraou", par extension du terme propre à la clarine que porte le chef du troupeau. En vallée d'Aspe, la "paloumète" est une petite sonnette de cuivre destinée aux bêtes à cornes.

La sonnaille est suspendue au cou de l'animal par un collier en bois que les montagnards fabriquent eux-mêmes avec des éclisses de bouleau, de hêtre, de frêne, de chêne ou de noyer.

Ces éclisses sont soutenues par un cercle métallique, un fil de fer que l'on serre chaque jour un peu, explique Patrick Peyroutou, pour cintrer le collier jusqu'à sa forme définitive, en prévoyant le passage pour accrocher la clarine.

La "canaule" est pour les vaches, le "canaulou" pour les chèvres et les brebis, le "courau" pour les veaux. Les deux bouts sont reliés par "las broques d'arrechau",attaches de fil d'archal, ou par des "birous", arrêts en corne de mouton.

Des entrelacs et des rosaces en décorent la surface extérieure, formant des reliefs sculptés dont le creux est rempli de cires diversement colorées.
 

Tradition

Clarine vache, avec dent de cheval Restaurant l'Arbasquens (Photo NVF)
Clarine vache, avec dent de cheval Restaurant l'Arbasquens (Photo NVF)
A la suite d'un décès, on supprimait aux troupeaux les sonnailles de bronze qui font le plus de bruit, ne lui laissant que les clarines nécessaires à sa localisation.

Expressions, dictons (traduits de l'Occitan)

Chronique Occitane : Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son
  • Ça lui va comme une clarine  = ça lui va mal
  • C'est comme si on mettait une clarine à un porc =  en français «  c'est comme si on mettait des manchettes à un cochon »
  • Tu n'as pas vu neuf loups péter dans une clarine : se dit à celui qui prétend avoir tout vu
  • A chaque clarine son battant  =  ( en français «  a tel pot, tel cuiller ») = il faut bien assortir les choses
  • Sonnaille sans battant :  objet inutile , pour désigner quelqu'un de nul
  • Les clarines font venir les nuages :  la transhumance au printemps annonce l'arrivée de la pluie
  • Les bergers parlent de sonnailles : chacun parle de ce qu'il connaît
  • Je m'en soucie comme un loup de sonnailles  = je m'en moque éperduement

Les clarines dans l'héraldique

Blason d'Aspet
Blason d'Aspet
Dans une région d'élevage - et de clarines- on ne sera pas étonné de l'honneur qui leur est fait dans les armoiries .    
                   
Au château de Mauvezin, du perron, on peut admirer à loisir la belle dalle héraldique, encastrée dans la courtine au-dessus de la porte d'entrée. C'est un calcaire gréseux, gris-jaunâtre, de l'Eocène des Petites Pyrénées, richement sculpté.L'aire de la dalle offre en tête une bannière, écartelée, aux armes de Foix et de Béarn: les trois pals de Foix, les deux vaches de Bearn. Sous cet armorial est sculpté un heaume avec aigrettes et lambrequins, surmonté d'une tête de vache clarinée. Au dessous du heaume, un animal fantastique soutient d'une patte la hampe brisée de la bannière.

Aspet

A la fin du XV°, après être passée à la maison de Foix, quand la commune eut assuré son indépendance et put vivre de sa propre vie, elle voulut avoir ses armoiries, comme son seigneur.  Les consuls choisirent  de symboliser la plus précieuse conquête peut-être pour des hommes sortant de la servitude, la conquête par la commune du droit de moudre son grain à ses moulins, de cuire son pain à ses fours. C'est pourquoi la commune d'Aspet grava sur son écusson deux meules d'argent sur champ d'azur.

De la combinaison des deux écus, celui du seigneur et celui de la commune, naquirent les armoiries que la ville adopta définitivement, après avoir fait usage, bien à tort, durant quelques années, dans le sceau de l'autorité municipale, des armes de Foix : d'or à trois pals de gueules, écartelé d'or à deux vaches de gueules, accornées, accolées et clarinées d'azur.

Reproduction fidèle de l'écusson gravé sur la pierre de l'église, le sceau officiel de la mairie d'Aspet : Écartelé : au premier et au quatrième d'azur à une meule de moulin d'argent; au deuxième parti de gueules à deux otelles adossées d'argent, une en chef posée en bande, l'autre en pointe posée en barre et d'or à deux vaches de gueules, accornées, colletées et clarinées d'azur; le troisième contourné du deuxième.

Ce qui en plus clair signifie  que l'écusson d'Aspet se divise en quatre quartiers. Aux premier et quatrième figurent les meules d'argent sur champ d'azur. Aux deuxième et troisième sont gravées les deux vaches de gueules (de couleur rouge) sur fond d'or. Enfin, sur le côté interne de  chacun de ces deuxième et troisième quartiers, on aperçoit les otelles de Comminges, d'argent sur champ de gueules.

Traductions de clarine / sonnaille / bélière en Occitan

Mots et expressions de la vie rurale en Pays d'oc /Renaud Falissard : 

ariòla, andonilha, cascavelàs,cascavèl, esquelha, esquilha, esqquilha, adralhal, bastarda, bigòrna, borromba, cairat, cimbèl, cimbol, clanca, clarinèlha, clochàr, coloriva, conjuscla, cordelièira, correg, coscora, fumièira, gongolha, palometa, pica, rebomba, redond, salavesa, sonal, sonalh, sosbarba (sous la barbe > chèvre!) subergàna, timborla, trincalhar.

Extrait du dictionnaire de Claude Haffner

batálh  s. m., battant de cloche ou de clochette
batalhá  v., 1° batailler ; 2° garnir d'un batálh
batalhadís  s. m., tapage
batalhát, ádo  adj., se dit d'une clochette munie d'un battant
batalhêřo  s.f., attache du battant de la cloche
brasá  v., braiser ; faire chauffer à la braise ; recuire au sens métallurgique ; braser, souder ; brasá
yó e'squéřo  = recuire une clochette, c.à.d la faire passer au feu pour en améliorer la sonorité,
le timbre ; → triŋquét
esclafů ́ ŋ  s. m., grosse cloche de vache,  même forme que l'  esquéřo,  plus plate et dont le volume
peut aller jusqu'à 2 litres ; → trüc 3°
esqueřá  v., équiper, munir une bête d'une sonnaille ; bal. (e, ê) ; la e'squêři, aquéřo
a'nů ́ lho  = litt. je la munie d'une sonnaille, cette génisse ; on dit aussi, esqueřá yó
esquéřo  = garnir une cloche d'un battant ; → batalhát, batalhêřo
esqueřám  s. m., ensemble de clochettes ; suff. coll. -ám
esqueřê  s. m.,  belle brebis, qui porte l'  esquéřo,  alors que l'ensemble des bêtes du troupeau ne la portent pas  ;  můtů ́s  esqueřês  = les plus belles bêtes [brebis] du troupeau de moutons,  car ce sont elles que l'on a le plus intérêt à ne pas perdre dans les estives, ce sont donc elles qui sont munies en priorité de sonnailles ; une vache représentant un capital bien plus important, il s'en suit qu'en estive chaque vache est munie d'une sonnaille → esclafů ́ ŋ, trüc
esqueřecát,  ádo  adj.,  bien  éveillé,  dégourdi  ;  awé e'sz  gwéls  esqueřecáts  =  être  en  éveil,  aux aguets ; belle image qui signifie, avoir l'attention attirée par le bruit d'une sonnaille
esqueřéto  s. f., dim. de esquéřo
esqueřílh, o  s., très petite  esquéřo,  a la même forme que l'  esquéřo  ; ◊  ne pas confondre avec la triŋgôlo  qui  est  moulée,  possède  la  forme  d'une  cloche  d'église  et  a  un  son  plus  clair  → campáno, esquéřo
esquéřo  s. f.,  clochette ; sonnette ;  fabriquée par martelage, brasage et enfin chauffée dans un moule en argile qui lui donne de la résonnance, mais possède un son sourd ; les objets moulés,
la triŋgôlo et la campáno, ont un son clair ; on dit, pour rire, à une personne dont le port de la cravate n'est visiblement pas le genre,  éřa crabáto te bás ců ́ mo yó e'squéřo a üŋm
pôrc  = la cravate te vas comme une sonnaille à un porc,  car on ne met jamais de clochette à un porc  ; →
esclafů ́ ŋ, trüc

ATTENTION : esquerrê, êřo  adj., gaucher ; → esquêr, gawchê
esquêr, rro   adv. s. adj., gauche, qui se trouve à gauche ; adj esquêr = à gauche ; edj esquêr = le  gaucher, avec aphérèse,  et  pê e'squêr  = le pied gauche,  et même en parlant plus vite,  et  pê es'quêr ; de même, éřa máŋ es'quêrro = la main gauche ; → esquerrê



Nadyne Vern-Frouillou

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