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Cinévallée au foyer de Juzet-de-Luchon : jeudi, "Le train sifflera 3 fois"

Se faire tabasser, ça fait mal et ça laisse de vilains hématomes. Frapper quelqu’un, ça abime les phalanges. Abattre tout seul quatre tueurs armés jusqu'aux dents, ça fait peur parce que c'est quasiment impossible. Des vérités premières, des banalités, que LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS tient à rappeler au fan de western.
Car ce qui frappe surtout en revoyant ce classique incontournable, c'est cette détermination insistante à imposer le réalisme, voire la réalité, dans un univers factice créé par Hollywood où tout est généralement beaucoup plus simple.
Pourquoi Will Kane a-t-il si peur de voir débarquer ces quatre hors-la-loi décidés à avoir sa peau, alors que dans n'importe quel film de série B, John Wayne les aurait descendus sans ciller et sans même avoir besoin de recharger son colt ? Pourquoi toute la ville l’abandonne-t-elle alors qu'elle l’aimait tant au début du film ? Tout simplement parce que LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS ne cherche pas à idéaliser l'homme de l'Ouest, mais préfère appuyer où ça fait mal : dans la lâcheté quotidienne, la mesquinerie, la couardise, l’ingratitude. Quelle stupeur que de voir Gary Cooper, héros infaillible par excellence, passer le film à suer de trouille, à demander de l’aide à des gens qui lui tournent le dos ou se moquent de lui, à rédiger son testament, là où un Clint Eastwood se serait contenté d’allumer un cigarillo sans même regarder sa montre !



Mercredi 16 Août 2017
Roger Cussol


"Le train sifflera 3 fois" réalisé par Fred Zinnemann (1952) avec Grace Kelly et Gary Cooper. Séance à 20h 30. Présentation initiale par Jean-Paul et, pour terminer agréablement la soirée, échange convivial d’impressions et commentaires.

Cinévallée au foyer de Juzet-de-Luchon : jeudi, "Le train sifflera 3 fois"
En 1969, lors d’un entretien avec Bertrand Tavernier pour la revue Positif, Carl Foreman décrivait ainsi la genèse de son scénario pour "Le train sifflera 3 fois" :

"Au début, quand j'ai écrit le scénario, je voulais en faire une parabole sur l'ONU. Mais tout à coup, la menace de la Commission des Activités Anti-américaines s'est précisée [...] Et la peur a commencé à grandir, une peur insidieuse. J'ai décidé alors de changer d'optique et d'écrire une parabole sur Hollywood et la maccarthysme. Pendant la fabrication du film, je reçus un petit papier rose me convoquant devant la commission et je me suis trouvé rapidement dans la situation de Gary Cooper. Mes amis m'évitaient. Quand je voulais voir quelqu'un, il n'était pas là... je n'ai plus eu qu'à transposer certains dialogues dans un cadre de western pour obtenir High Noon."

C’est tout à son honneur d’avoir voulu écrire un salutaire et virulent pamphlet contre la chasse aux sorcières qui sévissait alors, contre la lâcheté d'une partie de ses concitoyens et amis.

Foreman était d’ailleurs tellement motivé par son sujet qu’il voulait même au départ le réaliser mais le studio refusa. Il offrit alors le bébé à son ami Richard Fleischer qui dut décliner pour cause de préparation d’un film qu’il allait tourner pour les studios Disney et qui ne serait autre que 20.000 lieues sous les mers avec Kirk Douglas. Gregory Peck refusa de son côté d’endosser la défroque de Kane prétextant avoir déjà tenu un rôle semblable dans La Cible humaine (The Gunfighter) de Henry King. On le proposa donc à Gary Cooper, qui tomba amoureux du rôle au point d’accepter de n’être payé que le quart de son salaire habituel.

S’il n’a jamais atteint le symbolisme des films de John Ford et l’âpreté de ceux d’Anthony Mann, Fred Zinnemann a pourtant réussi à ériger LE TRAIN SIFFLERA 3 FOIS au rang des westerns mythiques. La contrainte que s’est imposée le réalisateur – une seule unité de lieu et de temps – a très certainement encouragé les trouvailles visuelles et participé au succès de l’œuvre.

L’ouverture du TRAIN SIFFLERA 3 FOIS pourrait servir de cas d’école tant le scénario et la mise en scène mettent habilement en place un nombre d’enjeux dont on imagine assez facilement que leur convergence s’effectuera lors du fameux climax.

Le point de départ est simple : Will Kane (Gary Cooper), un shérif dans la force de l’âge, décide de remettre son insigne le jour où il épouse la jeune et belle Amy (Grace Kelly). Ses projets de retraite paisible sont malheureusement contrariés : un bandit qu’il a autrefois condamné revient pour se venger. Le temps qui lui est imparti – à peine plus d’une heure – devrait lui suffire à convaincre quelques hommes de se joindre à lui pour contrer l’arrivée du bandit et de ses complices. À cette course contre la montre et contre la mort, vient se greffer une galerie de personnages : l’épouse éplorée, l’ancienne amante courageuse mais résignée, le jeune chien fou qui agit plus vite qu’il ne pense, etc.
Les longs-métrages qui font de leur durée une seule et même unité de temps sont suffisamment rares pour qu’on le souligne.

Alfred Hitchcock s’essaya au subterfuge dans La Corde en tentant de faire croire (au détour de quelques raccords et d’une coupe dans le plan) que le film avait été tourné d’une seule traite. Fred Zinnemann, moins ambitieux, ne joue jamais aux illusionnistes : son film est donc minutieusement découpé pour que la tension monte à mesure que s’écoulent les minutes. Si l’unité de lieu est globalement respectée (la majeure partie des scènes se déroule dans une petite bourgade de l’ouest américain), c’est bien la question du temps qui opère en tant que passage-témoin entre les différents personnages et les scènes qui leur sont consacrées. Les plans sur les roues de carrioles lancées à vive allure et les amorces sur les multiples horloges que scrute chacun sont autant de rappels à la réalité d’un temps qui s’échappe, d’une échéance qui s’approche. Le film vise donc avec une certaine efficacité sa propre finalité : la résolution d’un enjeu de départ qui fait l’objet d’un compte à rebours.

Dans une lutte contre le temps vécue en temps réel par le spectateur et stressante au possible (la musique et l’horloge se partagent le second rôle au côté d’un Gary Cooper désespéré), c’est l’attente qui est peut-être la plus insupportable. Car toute la ville attend le train de midi, plus ou moins passivement, depuis le shérif qui cherche des renforts jusqu’aux trois bandits impatients de voir arriver leur chef, en passant par les femmes qui attendent tout simplement le train pour fuir, ou le village qui attend avec émotion le duel qui va se jouer.

La montée de la tension est exceptionnelle : le personnage se retrouve enfermé dans sa décision de ne pas fuir, obligé qu’il est alors de faire face sans soutien et sans les moyens dont il aurait besoin. Une décision ambigüe dont on ne sait si elle est plus motivée par l’intégrité, le désir de justice, l’incapacité à abandonner ses amis, ou simplement par la fierté, par un excès de confiance en soi qui se dégonfle petit à petit jusqu’à tourner au désespoir.

Chacun est alors devant un dilemme : pour Kane, respecter une décision ou fuir (mais n’est-il pas déjà trop tard ?), pour sa femme respecter ses convictions ou aider son mari, pour le shérif adjoint, se venger ou aider celui qu’il admire (ne serait-ce peut-être que l’aider à fuir si on ne peut plus l’aider autrement), pour chaque personnage dans le village, laisser passer les évènements et faire honneur au vainqueur, ou peut-être risquer sa vie mais aider celui qui est resté pour eux et qui les a sauvés de nombreuses fois, leur permettant de vivre dans la paix. Mais accordent-ils assez d’importance à cette paix, à cette vie sociale juste que le shérif a réussi à construire, ou bien est-ce leur sécurité, leur paix personnelle, leur égoïsme qui passe avant tout ? ?

Le film trouve de nombreuses résonances dans l’Histoire.

Jusqu’à quel point se battre pour les autres peut-il être dangereux pour nous ? Jusqu’à quel point les autres valent-ils la peine qu’on se batte pour eux ? Et jusqu’où peuvent aller les horreurs que chaque homme est prêt à accepter alors qu’elles ne le concernent pas directement ? Un héros incorruptible, loyal et volontaire mais humain, pris peu à peu par la peur, des citoyens américains lâches et opportunistes, une femme courageuse, intrépide, idéaliste et décisive, LE TRAIN SIFFLERA 3 FOIS est un western à part, un western de rupture, où l’amitié virile n’est rien et où les idéaux et le volontarisme de quelques-uns, hommes et femmes, ont bien du mal à se faire entendre dans un village gagné par la peur et le renoncement. Ici, très peu d’action, très peu de coups de feu. Le drame se prépare, comme si nous assistions à une tragédie classique.

LE TRAIN SIFFLERA 3 FOIS est donc un film sur l’indifférence. Quand les individus acceptent résignés ce qui se passe et qu’ils considèrent l’injustice comme inéluctable, comme allant de soi. Alors le midi du film peut bien arriver, il ne fait peur qu’à ceux qui luttent encore. Et pourtant il faut lutter… Toujours lutter. Rester pour s’entraider. Toujours se révolter, toujours se battre, ne jamais accepter. Car l’indifférence tue. Et c’est l'un des pires crimes de l’humanité.


Roger Cussol
Roger Cussol

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