luchonmag
Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Partager

Juzet-de-Luchon : jeudi, c'est soirée Cinévallée

Jeudi 16 février, à 20h30, au foyer de Juzet-de-Luchon, un film majeur mais peu connu du patrimoine cinématographique espagnol : "L’Esprit de la ruche" de Victor Erice, avec Ana Torrent (1973. Présentation du film par Jean-Paul et quelques nourritures terrestres en fin de séance…



Mercredi 15 Février 2017
Roger Cussol


Frankenstein est vivant

Comment Victor Erice fait-il pour filmer aussi bien les enfants ? Cette question nous poursuivra longtemps. Tout comme les yeux noirs d’Ana, grand ouverts sur le monde et ses mystères indéchiffrables.

Ana Torrent, 8 ans, qui l’interprète, vit littéralement les situations sous l’objectif de la caméra. Fascinée par les images de Frankenstein projetées par un cinéma ambulant, la jeune actrice ne fait qu’un avec le personnage. Elle partage la même croyance : Frankenstein existe, et se heurte à la même incompréhension : pourquoi a-t-il tué la petite fille ? Sa grande sœur lui raconte que l’esprit de Frankenstein vit dans une grange au milieu des champs. Ana y jouera seule, puisant dans son imaginaire jusqu’à sa rencontre avec un mystérieux fugitif...
Nous sommes dans un village de Castille en 1940, peu après la fin de la Guerre civile et la victoire du franquisme. Aucun adulte n’y fait allusion.

Les références à la Guerre civile sont par ailleurs minimalistes (le film sort en 1973, Franco est encore au pouvoir). Règne une atmosphère sourde. Le père d’Ana vit dans sa bulle, entre l’observation des abeilles le jour et l’écriture d’un roman la nuit. Sa mère écrit des lettres mélancoliques à un mystérieux correspondant, le regard souvent absent. Le film bruisse de secrets étouffés dont nous ne saurons rien. Placés au même niveau qu’Ana, nous la regardons affronter le mystère de la mort dans un climat de non-dits. 


Car la mort hante le film du début (la projection de Frankenstein) à la fin, par petites touches (un champignon vénéneux, un poème lu à l’école...). Elle s’immisce dans les jeux (étrangler un chat, éviter de justesse le passage d’un train, se faire passer pour morte), avant de surgir dans la réalité (un martyr au pied de l’écran de cinéma) et de menacer Ana elle-même.

Victor Erice filme les jeux des enfants avec une telle intimité que la mise en scène paraît consister à en imaginer les règles ensemble, en toute complicité.

D’où son association avec Abbas Kiarostami dans une exposition commune à Beaubourg en 2007. On pouvait y découvrir La morte rouge (2006, 33’), un film magnifique à partir de photos N&B, où le cinéaste raconte l’impact qu’a eu sur lui la découverte du cinéma dans son enfance. La projection de Frankenstein, dans L’Esprit de la ruche, en est un autre écho. Le plan du monstre assis à côté de la petite fille au bord de la rivière agit comme une image fondatrice, à l’origine du projet.

Le cinéma des origines

La rareté des dialogues renvoie explicitement au cinéma muet (tout comme la composition des plans, tout en frontalité, d’une apparente simplicité). Le silence s’intensifie au cours du cheminement solitaire d’Ana : son échange avec le fugitif est purement gestuel, et, plus loin, la confrontation entre le père et l’officier de gendarmerie est muette jusqu’à l’absurde, la parole y est comme étouffée.

Victor Erice construit son film comme une partition de gestes, de regards et d’objets. Autant d’indices dont la signification rayonne, ambiguë, jamais figée. Les intérieurs de la maison baignent dans une lumière de miel filtrée par des fenêtres en nids d’abeilles - des motifs en alvéoles qui redoublent ceux de la ruche de verre dans le bureau du père. Une montre gousset traverse le film, énigmatique, évoquant tour à tour un souvenir heureux (et sa perte), la complicité via un tour de magie (et la disparition), une pièce à conviction (et un aveu muet)...
Jouant sur l’ellipse et la fragmentation, le montage amplifie la résonance de chaque signe qui se répondent comme des accords poétiques : le père écrit une phrase sur le mystère de la mort / nous voyons ses filles endormies / deux cocottes de papier sur son bureau / la mère éveillée seule dans son lit (et le papier des cocottes évoque immédiatement la correspondance secrète de celle-ci)...

"Je n’ai pas choisi le langage de la prose mais celui de la poésie. (...) Une forme réceptive, ouverte, où chacun des spectateurs dépose une part de son inconscient", dit Victor Erice dans un entretien avec Alain Bergala. Puisant dans l’essence non verbale du cinéma, L’Esprit de la ruche dialogue avec notre inconscient. Ce qui explique que, plus de 40 ans plus tard, coupé du contexte dans lequel il avait été tourné le film reste un chef-d’œuvre absolu - davantage un film sur l’enfance qu’une œuvre politique.

Un film oublié ?

Sorti sur les écrans deux ans avant la mort de Franco, L’Esprit de la ruche fut non seulement "une contribution décisive à l’effort collectif des réalisateurs pour revendiquer la mémoire historique spoliée par la dictature", mais également un film fondateur, un tournant essentiel pour le cinéma espagnol moderne.

Victor Erice dit que le plan d’Ana captivée par Frankenstein est "le moment le plus important que j’ai pu saisir en tant que cinéaste, le plus beau moment que j’ai pu capturer en images".

Victor Erice a filmé l’émotion première d’Ana face à l’écran, tandis que son film renouvelle notre émerveillement devant la puissance poétique du cinéma.

Texte de Frédéric Aron

Plus d'infos sur le nouveau site de CINÉVALLÉE


Roger Cussol
Roger Cussol

Nouveau commentaire :

Agenda | Actu | Opinion : la vôtre, la nôtre | Faits-divers | Sport | Culture | Tribune libre | Murmures | PUBLICITÉ / CONTACT | ULULE | Luchon Passion | Pub | RDV politique